François Hollande a-t-il raté son 11-novembre ?

Décidément, rien ne réussit à François Hollande. Une économie en berne, un gouvernement qui trébuche de crise en scandale, un Parti Socialiste aux abois, et maintenant, nous dit-on, un 11-novembre manqué. Au cœur d’une intense séquence commémorative, le centenaire de la Première Guerre mondiale était pourtant censé offrir au Président de la République un peu de répit; l’occasion de s’élever au delà du débat partisan et de rassembler une France fragmentée et polarisée.

En prenant la parole sur le parvis de la nécropole de Notre-Dame-de-Lorette, ce 11 novembre 2014, François Hollande espérait donc sans doute mieux que la volée de bois vert qui lui fut adressée, quelques minutes après son discours.

Interrogé sur France2, l’historien Stéphane Audoin-Rouzeau, professeur à l’EHESS et grand spécialiste de la Grande Guerre, livra sans tarder un jugement sans appel : un discours “mauvais”, “médiocre”, composée de “vérités premières (…) extrêmement creuses” et “d’approximations historiques”.

Il ne fallut guère de temps pour que cette critique implacable se trouve relayée sur les réseaux sociaux. Non sans gourmandise, contempteurs habituels du Président et historiens d’évidence outrés se délectaient ensemble, parfois à contre-emploi.

Les reproches faits à François Hollande portent d’abord sur le caractère convenu d’un discours combinant dans l’hommage aux morts, une évocation de l’horreur des combats, une célébration du devoir patriotique, et une invitation à se saisir des enjeux du présent qu’ils soient stratégiques, sociaux, ou écologiques.

En affirmant que la guerre s’acheva en 1918, le président s’attira ensuite les foudres des historiens qui, à juste titre, rejettent la confusion entre armistice sur le front de l’ouest et fin de la guerre. Entre 1918 et 1923, le conflit coûta en effet la vie à près de 4 million de personnes.

Une telle erreur témoignerait, enfin, de l’incapacité du chef de l’État à s’appuyer sur les historiens réunis au sein du comité scientifique de la Mission du Centenaire.

Soyons clair. Le discours du 11 novembre 2014 ne restera pas dans les annales de la parole politique. Bancal, ce discours s’efforça, sans y parvenir, de remplir sa fonction commémorative tout en offrant un bilan des initiatives prises dans le pays à l’occasion du centenaire. Sans grand élan lyrique, ce discours manquait aussi du souffle oratoire que l’occasion exigeait. Faut-il s’en étonner, pourtant, à une époque où littérature et politique s’ignorent tristement?

Justifiée en partie, la critique traduit toutefois aussi la difficulté de bien des historiens à prendre la mesure de leurs limites et des contraintes qui pèsent, quoiqu’on en pense, sur la parole politique.

François Hollande pouvait-il rejeter, en ce 11 novembre, la chronologie conventionnelle de cette guerre de 1914-1918 ? Héritées de l’histoire militaire la plus classique, ces dates demeurent après tout gravées sur la plupart des monuments aux morts français de la Première Guerre mondiale. Certes, les approches transnationales et comparatives l’ont battu en brèche pour replacer le conflit dans ce continuum de violence – conflits coloniaux, guerres civiles, génocides et révolutions – qui forgea l’Europe et le monde contemporain. Reconnaissons toutefois que la chronologie la plus adaptée – 1911-1923 – est loin de faire consensus dans une communauté historienne encore largement tributaire des perspectives nationales.

Reconnaissons, surtout, l’impossibilité pour le Président de la République de s’approprier une telle lecture dans les limites de l’exercice auquel il se livrait. Il n’est guère d’évidence en histoire et les explications nécessaires auraient sans doute compromis les objectifs premiers d’un discours commémoratif adressé au grand public.

Le Président devait-il faire plus de cas des travaux des historiens? Peut-être. Mais condamner de la sorte son discours minimise les avancées réelles permises par ce centenaire. Bien des “vérités premières” énoncées dans ce discours ne sont en effet toujours pas des vérités acquises: le caractère global du conflit, la contribution des troupes et des travailleurs coloniaux, la participation des femmes, la victimisation des civils. Voilà quelques-unes des vérités qu’il faut rappeler à l’heure où le nationalisme, le racisme, la misogynie, et la nostalgie militariste se parent du drapeau sali de la liberté d’expression.

A cet égard, ce centenaire bien français se distingue sur la scène commémorative internationale. Quand le gouvernement conservateur britannique s’enferre dans une étroite vision nationale à peine mâtinée de romantisme impérial ; quand la Russie de Poutine enrôle ou bâillonne ses historiens ; quand les droites hongroises et serbes mobilise la mémoire de la guerre au service de leurs fantaisies ethno-nationalistes, la République donna à la Mission du centenaire les moyens d’une ambition commémorative et éducative qui l’honore.

Voilà, enfin, une chose que l’on ne pourra pas reprocher à François Hollande.

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