Universités: la qualification est un faux problème

L’Université française est en émoi, soulevée d’indignation par la possible suppression de la procédure de qualification aux emplois d’enseignants-chercheurs.

Adopté par le Sénat à l’issue d’une séance nocturne, l’amendement décrié fut proposé par des Sénateurs écologistes et mollement opposé par le Gouvernement1. Depuis, les réseaux sociaux se mobilisent, les pétitions se multiplient et les cris d’orfraie se mêlent aux appels à la Révolution2. De quoi s’agit-il au juste?

La procédure de qualification est du ressort du Conseil National des Universités (CNU) et permet d’établir la liste des celles et ceux – titulaires pour la plupart d’un doctorat – que l’on considère qualifié(e)s à remplir les fonctions pédagogiques, scientifiques et administratives assignées aux enseignants-chercheurs.3

Pour les défenseurs du CNU et de la qualification, cette procédure serait une garantie contre le clientélisme et le localisme qui caractérisent trop souvent les recrutements universitaires. Les sections du CNU seraient seules à même de livrer une évaluation collégiale et rigoureuse des dossiers de candidatures.

En outre, quelques collègues craignent manifestement que les comités de sélection se trouvent contraints d’examiner les dossiers de tous les qualifiés4.

Ces arguments révèlent à mon sens l’incapacité de bien des collègues français à prendre la mesure des vrais problèmes de l’Université, et leur refus de mettre en place les mesures nécessaires pour combattre le fléau du localisme et du clientélisme. Si la plupart de ses membres prennent leur mission très au sérieux, le CNU n’est pas exempt de dysfonctionnements et n’est certainement pas au-dessus de tout soupçon.

Peut-être me faut-il préciser “d’où je parle” avant de poursuivre.

Après l’obtention d’un doctorat français et de la précieuse qualification délivrée en l’occurrence par les sections 115 et 226 du CNU, j’ai eu l’insigne privilège de participer à une campagne de recrutement en France. Je me suis donc traîné, d’audition en audition, avec souvent la même quinzaine de candidats malheureux, avant de retrouver les rangs du précariat universitaire. J’eus cependant la chance d’obtenir la même année un poste permanent dans une université britannique. Voilà plus de dix ans que j’exerce à l’étranger où j’ai encore récemment connu les affres des recrutements universitaires au sein de comités de sélection et comme candidat.

Je ne prétendrai évidemment pas que le système de recrutement idéal existe. Le clientélisme et la corruption touchent, à des degrés divers, la plupart des systèmes universitaires. Mais, en la matière, la France a beaucoup à apprendre des expériences britanniques et américaines où l’accès aux emplois universitaires est plus cohérent, plus équitable, plus transparent;  où il répond mieux – en définitive – aux exigences du service public.

Se féliciter de la suppression possible de la qualification ne revient pas à accepter que le doctorat seul atteste des compétences professionnelles d’un(e) candidat(e). L’affirmer est aussi idiot que malhonnête.

L’idée selon laquelle les comités de sélection ne sont pas en mesure de procéder à une évaluation rigoureuse et collégiale d’un grand nombre de dossiers ne tient pas debout. Le nombre de dossiers à étudier ne dépend pas seulement de la qualification7 et le CNU ne demande rien de plus (au contraire!) que ce qui devrait être exigé par les comités de sélection8.

Outre-manche, il n’est pas rare qu’un département britannique reçoivent plus d’une centaine de dossiers de candidatures pour un seul poste en histoire contemporaine. Ces dossiers comportent en général une lettre de motivation présentant le candidat et ses profils scientifiques et pédagogiques en termes généraux; un CV détaillé incluant la liste des enseignements et des publications; un projet de recherche et; parfois, la maquette sommaire des enseignements que pourrait assurer le candidat.

Les candidats auditionnés sont présélectionnés au cours d’une séance ouverte à tous les enseignants-chercheurs titulaires du département. La long list est dressée en fonction de l’adéquation des profils aux besoins pédagogiques et scientifiques du département; en fonction, aussi, de la qualité des travaux et du niveau d’expérience du candidat.

Une short list est ensuite constituée à l’issue d’une autre réunion, où les travaux des premiers candidats pressentis sont discutés et évalués après lecture par les spécialistes du département. Les lettres de recommandation reçues par le département sont aussi prises en considération à ce stade.

Le nombre des auditionnés est limité entre 3 et 6. Le travail de pré-sélection opéré en amont permet donc d’offrir aux candidats le temps nécessaire à l’exposition de leurs projets scientifiques et pédagogiques lors d’une première audition (40mn environ par candidat), ouverte à tout le département et parfois à quelques étudiants. Un vote informel permet d’apprécier l’opinion générale après le premier passage des auditionnés.

Le comité de sélection (5-6 personnes) prend la décision finale à l’issue d’un deuxième entretien où le candidat est invité à évoquer ses expériences pédagogiques, administratives, et ses priorités futures. Cet entretien se déroule à huis-clos.

Une nouvelle fois, il ne s’agit pas de prétendre que ce système est parfait. J’ai participé, comme d’autres, à des commissions réglées d’avance, où les profils de poste n’étaient pas respectés, où des collègues n’hésitèrent pas à déformer le contenu de lettres de recommandation ou à attaquer sans fondement les travaux d’un jeune chercheur jugé trop brillant. De tels problèmes sont cependant rares. Les DRH des universités veillent au respect de la législation (ce qui n’est pas toujours le cas en France) et surtout, la communauté universitaire dans son ensemble est profondément attachée au respect de règles considérées comme consubstantielles à l’exercice collégial de notre métier.

Car le véritable problème ici n’est pas institutionnel ou juridique; il procède de l’incapacité de la communauté universitaire française dans son ensemble à définir et à faire appliquer des critères de recrutement clairs et transparents. Les pourfendeurs de l’amendement écologiste crient déjà à l’atteinte à la Constitution. Je préfèrerais les voir, plus modestement, en appeler systématiquement au juge administratif pour que les recrutements scandaleux soient cassés. Leur attachement au formalisme institutionnel n’a que rarement son pendant lorsqu’il s’agit de dénoncer les injustices et irrégularités commises par ses chers collègues devant un tribunal.

La qualification n’a jamais empêché le localisme et le clientélisme et n’a jamais offert aux recrutements universitaires la légitimité intellectuelle et professionnelle dont ils ont tant besoin.

Le maintien d’instances professionnelles nationales est évidemment essentiel à la sauvegarde d’un service public national, mais il ne faut pas confondre statut et service public. Les juristes le savent mieux que moi.

Affirmer que “sauver la qualification des enseignants-chercheurs, sauver le CNU sont aujourd’hui un acte de résistance vital à la préservation du Service public de l’Enseignement supérieur et de la Recherche.”9 n’a pas de sens.

Dans leurs formes actuelles, les concours de recrutement ne garantissent pas l’égal accès aux emplois publics. Vues les conditions dans lesquelles les comités de sélection opèrent aujourd’hui (et opéraient d’ailleurs avant la LRU), parler de concours même est une injure faite à la République. Ni le maintien, ni la suppression de la qualification ne règlera le problème central: celui d’une communauté professionnelle incapable de définir et de faire respecter des principes déontologiques simples mais essentiels, transparents et cohérents.

Mise à jour, 26 juin 2013: Pour une tentative d’évaluation du localisme à l’université, voir le dossier publié en 2008 par la Vie des Idées articulées autour des travaux et propositions d’Olivier Godechot et Alexandra Louvet: Le localisme universitaire.

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  1. http://www.senat.fr/amendements/2012-2013/660/Amdt_6.html []
  2. Pour une compilation des réactions voir http://www.sauvonsluniversite.com/spip.php?article6163 []
  3. Décret n°84-431 du 6 juin 1984; Dernière modification : 1 septembre 2009. Notons que les candidats étrangers ou en poste dans des institutions étrangères, disposant de diplômes et d’une expérience équivalente, sont dispensés d’en passer par là. []
  4. http://combatsdroitshomme.blog.lemonde.fr/2013/06/21/recrutement-des-maitre-de-conferences-suppression-irreflechie-de-la-procedure-nationale-de-qualification/ []
  5. Langues et littératures anglaises et anglo-saxonnes []
  6. Histoire et civilisations : histoire des mondes modernes, histoire du monde contemporain ; de l’art ; de la musique []
  7. http://coulmont.com/blog/2013/03/01/evaporation/ []
  8. cf. note d’information []
  9. http://blogs.mediapart.fr/blog/pascal-maillard/240613/petition-nationale-contre-la-suppression-de-la-qualification-des-enseignants-chercheurs []
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5 thoughts on “Universités: la qualification est un faux problème

  1. Clement says:

    Des responsables de recrutement de grosses universites francaises m’ont deja dit qu’ils avaient recus plus de 400 candidatures pour certains postes et qu’effectivement du coup ils ne les avaient pas toutes lues.
    La qualification empeche quand meme les candidats qui n’ont pas le niveau d’acceder au recrutement, candidats qui n’ont souvent que l’universite d’ou ils viennent comme debouche potentiel.
    “La qualification n’a jamais empêché le localisme et le clientélisme et n’a jamais offert aux recrutements universitaires la légitimité intellectuelle et professionnelle dont ils ont tant besoin.” La verite c’est qu’il n’y a pas d’etudes rigoureuses sur le sujet donc je n’en sais rien, et vous non plus !
    La qualification a au moins le merite d’empecher les candidats trop faibles de postuler et donc d’etre recrutes par les universites d’ou ils viennent. Est-ce important en pratique ? Bonne question a laquelle personne ne peut repondre puisqu’on n’a pas de contrefactuel.
    Decrire un fonctionnement alternatif dans une culture completement differente n’apporte pas grand chose. Avez vous des propositions concretes a faire comme une interdiction de recrutement local ou un financement des universites davantage indexees sur leurs performances de recherche comme c’est le cas au Royaume Uni ?

    • Cher Clément,
      Merci de votre réponse. Le localisme est effectivement très difficile à mesurer, mais nous en savons beaucoup plus que vous voulez bien l’admettre. Les travaux de Godichot et Louvet sont à ce titre particulièrement éclairants (http://www.laviedesidees.fr/Le-localisme-universitaire,1566.html).
      Je ne crois pas que les universités ont besoin du CNU pour évaluer des candidatures. Si c’était le cas, pourquoi ne pas confier au CNU le soin d’établir une liste d’aptitude hiérarchisée qui permettrait aux meilleurs classés choisir leur affectation?
      En dépit des différences culturelles, je reste convaincu que nous devons apprendre des modèles étrangers, tout comme les systèmes étrangers ont à apprendre de la France. Après tout, la recherche est une activité internationale et la qualité de l’enseignement est une priorité pour tous les étudiants quelle que soit leur nationalité.

      Je ferai quelques propositions concrètes dans les prochaines heures…

      • Clement says:

        Peut-etre n’ai-je pas ete clair mais je ne pretends absolument pas qu’il n’y a pas de travaux serieux sur le localisme, je dit qu’il n’y en a pas sur l’effet de la qualification sur le localisme, ce qui est tout a fait different.

        Je ne suis en soit pas oppose a la suppression de la qualification si elle est accompagnee de mesures serieuses pour contrecarer le localisme : interdiction pure et simple du recrutement local, comme propose par les auteurs que vous citez, et meme si cela pose d’autres problemes ; voire financement des universites en fonction de leurs performances scientifiques, comme c’est le cas en Angleterre, modele que vous defendez (et je ne suis pas contre).
        Mais supprimer la qualification sans l’accompagner de mesures complementaires me parait particulierement dangereux.

  2. lila says:

    Bonjour,

    Je tombe à peine sur ce billet fort intéressant. Il dénote une certaine amertume que je comprends, et partage à certains égards…Mon conjoint a été “victime” d’un comité de sélection dont la transparence, la déontologie ou encore la compétence n’étaient pas ses qualités premières! Il a préféré classer une candidate avec laquelle des affinités autres que scientifiques ont primé…Soit…, les qualités scientifiques (activité de publication soutenue, prime d’excellence scientifique…) de mon conjoint ont su être reconnues auprès d’autres universités, qui, soit dit en passant, n’avaient pas de locaux.
    Je voudrais dire que l’heureuse candidate a failli ne pas avoir la qualification, le CNU avait jugé ses qualités insuffisantes, mais certains ont plaidé sa cause, en relevant notamment que les enseignants des IUT ne sont pas les plus prisés (j’ajoute qu’il s’agit de candidats au poste de professeur des Université à Lyon). Si le CNU était allé au bout de sa mission, on aurait peut être évité bien des désagréments…Pas grave, il est maintenant professeur dans une école d’ingénieur ( a toute chose malheur est bon).
    Ensuite, étant juriste, je me suis naturellement penché sur le contentieux des recrutements “injustes”: permettez moi de préciser qu’il est presque impossible de se défendre devant le juge administratif qui refuse de se substituer au jury (entendre le comité de sélection), d’ailleurs, aucun autre organe ne peut le faire: ni le président de l’Universite, ni le conseil d’administration.
    Seules des vices de procédure substentiels peuvent faire échouer une nomination, mais cela, en plus d’être peu probable, ne rétablit pas le droit.
    Avec cette mésaventure, il nous a été permis d’ouvrir les yeux sur des pratiques sinon choquantes, du moins très criticables!
    Nous n’avons d’ailleurs pas hésité à parler de République bananière…
    Lila

  3. Frédéric says:

    Bonjour,
    je lisais à l’instant un rapport au Sénat de fin 2001. http://www.senat.fr/rap/r01-054/r01-0541.pdf Section III du chapitre 2. Qu’est-ce-qui a changé depuis 12 ans dans les procédures de recrutement bidons en MCF ou PR? Rien.
    Quant à la qualification, supprimer ne serait-ce que l’obligation d’envoyer les dossiers sur papier serait déjà un progrès incroyable. Alors la supprimer complètement… Peut-être en 2020, 2030?
    Frédéric, un “cerveau” contraint à la fuite.

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