Vote de gauche, vote utile, vote Macron

L’histoire de la gauche en France est jalonnée de procès d’intention et d’excommunications en tous genres. La campagne présidentielle actuelle a donc été, à cet égard au moins, sans grande surprise. Dans un contexte d’affaiblissement électoral et de décrépitude intellectuelle, la gauche s’est déchirée tout au long d’une campagne qui s’achève aujourd’hui à l’ombre pesante du terrorisme.

Objets de toutes les attentions depuis des semaines, celles et ceux qui à gauche – socio-démocrates ou écologistes – ont décidé de donner leur suffrage à Emmanuel Macron sont les cibles d’attaques souvent violentes. A l’issue d’un procès instruit à charge, les soutiens de Benoît Hamon et de Jean-Luc Mélenchon dressent un réquisitoire dénonçant notre triple erreur.

Une erreur politique, d’abord, puisque nous méconnaissons à l’évidence la nature de la crise sociale, économique et politique que nous vivons. L’élection de Donald Trump et le Brexit avant lui témoigne d’une révolte des oubliés de la mondialisation. Seule une rupture radicale est à même d’y répondre. Bernie Sanders n’était-il pas promis à une victoire éclatante?

Un égarement idéologique, ensuite, puisque les intérêts de la classe ouvrière ne saurait être servis autrement que par la décroissance et l’accompagnement de la fin du travail. Nul compromis avec le libéralisme ne saurait être accepté, puisque la liberté d’entreprendre est d’abord un permis d’exploiter.

Une faute morale, enfin, puisque le vote Macron ne serait rien d’autre qu’un marchepied pour Marine Le Pen. Il ne faut souvent désormais que quelques minutes avant d’atteindre le nouveau point Goodwin du débat politique français; avant que les soutiens d’Emmanuel Macron soient accusés de faire le jeu de Le Pen, par faiblesse si ce n’est à dessein.

Drapés dans leur indignation et leurs certitudes, nos contempteurs souffrent toutefois d’un rapport pour le moins distendu aux réalités politiques. Ces experts autoproclamé de la chose électorale sont ainsi curieusement ignorants des ressorts de la victoire des europhobes britanniques et de Donald Trump. Dans les deux cas, si la droite populiste et xénophobe prit des voix au sein de catégories traditionnellement acquises à la gauche, son succès dépendit moins des victimes de la globalisation que de ceux qui en bénéficient. Rares sont ainsi les commentateurs français à noter que, dans la gérontocratie oligarchique qu’est la Grande-Bretagne, les plus de 45 ans comme les propriétaires votèrent pour le Brexit. A l’exception notable de Londres, les régions prospères du sud-est rejetèrent ainsi l’Union Européenne. Aux Etats-Unis, Trump fut largement devancé par Hilary Clinton au sein des catégories populaires, mais il bénéficia en revanche du soutien d’une majorité d’Américains appartenant aux classes moyennes supérieures.

Plus étonnant encore, les politologues et sociologues rangés derrière B. Hamon et J-L. Mélenchon, pourtant si fins analystes à l’ordinaire, considèrent la démarche d’Emmanuel Macron vouée à l’échec, comme l’était celle de Clinton. On ne se saurait, disent-ils, gagner au centre-gauche; le vote utile est un vote perdu. Ils paraissent ainsi ignorer que Clinton emporta le vote populaire et recueillit près de 2,9 millions de voix de plus que Trump. Leur silence traduit moins leur incompétence que leur malaise devant un élément autrement plus troublant pour les pourfendeurs du vote utile.

Trump doit en effet son élections aux victoires étriquées qu’il remporta dans seulement quatre états. Car les portes de la Maison Blanche lui furent ouvertes par ses délégués désignés en Floride avec 1.2% d’avance, au Wisconsin et en Pennsylvanie avec 0.7% d’écart, et au Michigan où il ne recueillit que 0.3% de plus que Clinton. Dans ces états, les électeurs de gauche qui donnèrent leur suffrage aux candidats écologiste et indépendants ou choisirent l’abstention par rejet d’Hillary Clinton ont ainsi assuré l’élection de Donald Trump. C’était évidemment leur droit.

Mais les attaques quotidiennes portées par l’administration Trump aux classes populaires, aux minorités, et aux immigrés doivent servir de leçon à la gauche française. La pureté idéologique a ses vertus; mais elle aussi un coût. Aux Etats-Unis en l’occurrence, 24 millions de personnes risquent de perdre leur couverture médicale car de trop nombreux électeurs de gauche ont rejeté le vote utile. La nomination d’un juge réactionnaire à la Cour suprême signifie également la remise en cause prochaine de libertés fondamentales comme le droit à l’avortement ou la séparation de l’Eglise et de l’Etat.

A l’instar des Corbynistas britanniques, les partisans de Benoît Hamon ont longtemps invoqué les faveurs qu’il recueille dans un corps militant étriqué, mais refusé de voir les profondes faiblesses de sa candidature. Aussi honorable soit-il, Benoît Hamon est un pur produit de l’appareil socialiste qui n’a jamais démontré les qualités d’un chef d’Etat potentiel. Se souvient-on d’une initiative française ou européenne à laquelle son nom est resté attaché ? A l’instar de Manuel Valls, ses décennies de militantisme ont accompagné la faillite intellectuelle et politique du Parti Socialiste que nous avons souvent vécu de l’intérieur. Pas plus que ses malheureux rivaux de la primaire, il n’a jamais fait montre de la capacité à relever les défis de la gauche française.

Ceux-ci ne se résument pas seulement à l’opposition entre gauche de protestation et gauche de gouvernement. Benoît Hamon s’est toutefois sur ce point montré aussi ambigu qu’hypocrite, organisant la nomination de Manuel Valls à Matignon avant de « découvrir » que le nouveau premier ministre est un homme de droite ! Son abandon du Ministère de l’Education nationale après moins de 150 jours à sa tête en dit long sur sa légèreté. Y a-t-il pourtant ministère plus important pour un homme de gauche ? Peut-on ainsi se priver d’un tel instrument de progrès social pour un coup tactique et un écho éphémère ?

L’émergence d’Emmanuel Macron hors du PS témoigne de notre incapacité collective à mener un débat sincère sur les contours de la social-démocratie au XXIème siècle. Le rapport maladif des socialistes français au libéralisme, plus souvent accepté qu’il n’est assumé publiquement, cristallise les enjeux idéologiques de l’éclatement imminent du PS. Il en va de même de son rapport à l’Etat (qu’il s’agisse du poids de la dépense publique ou des contours des services publics), et à la mondialisation commerciale, financière, et culturelle. La question européenne cristallise évidemment un débat légitime, difficile, et nécessaire, mais jamais mené avec sérieux du fait de l’incurie des partis de gauche et de leurs dirigeants.

La question du travail est un autre exemple. Contester l’idée de sa disparition ne fait pas de nous des salauds réactionnaires. Ses transformations sous l’effet, aujourd’hui comme hier, de révolutions technologiques et sociales exigent que l’on prenne plus au sérieux les expériences étrangères et que l’on repense les trajectoires professionnelles. Nous nous préoccupons tous de la répartition du travail, de sa rémunération, et de la sécurisation des parcours professionnels, car le travail est souvent, trop souvent, souffrance. Celles et ceux d’entre nous qui ne sommes pas né(e)s au sein des classes moyennes savent d’expérience que le travail est parfois synonyme d’exploitation pure et simple. Mais nous n’avons pas oublié qu’il est aussi un ressort identitaire et de mobilisation puissant, et donc un outil d’émancipation.

Cette leçon donnée par l’histoire du mouvement ouvrier est d’ailleurs sans cesse rappelée par Jean-Luc Mélenchon. Celui-ci y trouve son unique et dernier marqueur de gauche et une des raisons du succès qu’il rencontre aux dépens de Benoît Hamon. Auto-proclamés gardiens du temple, les partisans de Benoît Hamon serait d’ailleurs plus convaincants s’il ne faisait preuve d’une complaisance douteuse à l’égard de Mélenchon, dont le national-populisme ne fait plus de lui un représentant sincère de la gauche. Il faut faire peu de cas de la social-démocratie, de l’internationalisme, et du progressisme pour considérer Mélenchon comme l’un des nôtres. En abandonnant la démocratie représentative et le pluralisme, Mélenchon menace les conditions politiques d’une démocratie sociale digne de ce nom. En reprenant à son compte les antiennes nationalistes et anti-libérales, Mélenchon menace d’abattre la construction européenne au profit d’une aventure personnelle.

Celles et ceux d’entre nous qui vivent et combattent le Brexit au quotidien savent le prix qu’en paierait, d’abord et très vite, les classes populaires. La survie de la social-démocratie et de l’écologie politique dépend de la préservation, de la consolidation, et de la transformation de l’Union Européenne. On ne répondra à aucun des défis du siècle dans le cadre national. Qu’il s’agisse de la globalisation financière, de la montée des inégalités, du changement climatique, ou des questions de sécurité internationale ou intérieure, les solutions à ces problèmes cruciaux et urgents seront européennes et globales.

Quels que soient les interrogations, les doutes à l’égard d’Emmanuel Macron, ou les désaccords que nous pouvons avoir avec lui, il est aujourd’hui le seul capable de préserver la place de la France au cœur de l’Union Européenne. De toute évidence, Benoît Hamon ne l’a jamais été.

Jean-Luc Mélenchon est, quant à lui, l’allié objectif et explicite de ceux qui, de Poutine à Orban, travaillent à l’effondrement de l’Union Européenne. L’anéantissement à venir du Labour Party de Corbyn devrait servir d’avertissement à tous les militants de gauche sincères qui ont choisi Hamon ou Mélenchon. La défaite n’est pas plus une rédemption que la social-démocratie n’est soluble dans le nationalisme.

Voilà pourquoi le vote Macron n’est pas seulement pour des femmes et des hommes de gauche un vote utile. C’est un vote nécessaire et donc un vote de conviction.

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